VSFWNR #3 - Money
Dialogues recyclés : Trust Me, Hal Hartley - 1991
Les gorges de la Véroncle
DISTRIBUTION
Aymen GRABSI
Inès TORCHE
Maly BOUROUROU
Vanessa MELLUL
Emmanuel RAYNAUD

18 septembre 2019. Troisième jour de tournage pour les étudiants de la classe I. “I” pour Issa, de Issa SAMB, l’extraordinaire artiste sénégalais mort en 2017 et dont le campus Sup de Sub de Marseille a pris le nom.
Nous avons tourné Money ce jour-là, haut dans Les gorges de la Véroncle, une faille creusée par les ruissellements et un ruisseau rapide, dans le flanc sud des monts du Vaucluse, entre les villages de Murs, Gordes et Joucas.
Money est le plus court des Very Short Films : moins de deux minutes. Il faut dire que Nathy et Maly se sont blessées mutuellement, l’une au genou, l’autre à la cheville, dès la deuxième prise du plan principal ; trop d’allant pour simuler un conflit, elles se sont battues vraiment et ont chuté ensemble sur un sentier couvert de grosses pierres. Il a fallu cesser le travail bien sûr, et redescendre vers les véhicules plus tôt que prévu ; prendre du temps avant la nuit pour parcourir, en sautillant ou montées sur le dos des amis, parfois même en progressant sur les fesses, une longue distance jalonnée de passages assez techniques. Nous étions partis nombreux ce jour-là, 10 acteurs étaient mobilisés, mais les plans de groupe n’ont pas été tournés. Le film, une fois monté, n’a pas atteint les deux minutes.

Deux minutes, il n’en a pas fallu davantage pour qu’un jour de 1887, le 14 novembre à 09:22, la Véroncle, torrent alors puissant, ne disparaisse. Elle coulait là depuis plus ou moins 35 millions d’années. Tout en haut, aux Murs, un grand barrage avait été installé au XVIème siècle, pour créer un lac de pêche nourricière, réguler la pression d’eau en contrebas et animer le mouvement de 10 moulins peu à peu répartis sur 7 km ; le moulin des Étangs, du Dévissé, de la Charlesse, le moulin du Puits de Cata, ceux de Jean de Marre I et Jean de Marre II, le moulin de Cabrier, les moulins des Grailles I et Grailles II, celui des Cortasses. Des milliers de tonnes de pierres taillées pour les construire, acheminées par là même où des ânes ne passaient pas – et ces énormes meules ? Deux par moulin, extraites de carrières de plus en plus lointaines – des masses de 1,5 tonne, 2 tonnes, 3 tonnes… Comment ? Cordes, poulies, traîneaux de bois, des équipages de 16 à 24 hommes, tout un savoir-faire pour équiper tout un petit monde paysan et industriel, eux-mêmes savants des conditions d’un vivre là, par la puissance de l’eau, durant des siècles.
Et hop, 1887, plus rien, en deux minutes. Un tremblement de terre de force VI-VII, 3 ou 4 secondes, “deux violentes secousses accompagnées d’un bruit sourd très intense, mais peu prolongé, ressemblant davantage à une détonation qu’à un grondement, quelques mouvements oscillatoires allant du N. O. au S. E.”, la dalle calcaire qui se fissure, l’eau qui glisse dans le sous-sol et en 90 secondes le cours est tari, c’est terminé. Bye bye l’Oligocène.

Rien n’est jamais sûr, rien n’est établi pour toujours. Ce que l’on tient pour immuable, le réel, ce que l’on voit comme certain, tout change radicalement, s’arrête ou s’éteint. Quelque chose d’immense peut s’effondrer en un clin d’œil par les conséquences d’un soubresaut géologique ou boursier, par l’explosion d’une supernova proche ou la viralité d’une molécule d’ARN de seulement 15 gènes. Une civilisation peut disparaître en quelques semaines sous l’effet d’une guerre, d’une révolte ou d’une mauvaise décision politique. Une organisation séculaire, se ratatiner en quelques années après l’apparition et le développement d’une technique… Et n’importe quoi peut défaire en un instant une idéologie aussi puissante et ancienne soit-elle, par exemple et pour nous : Dieu, ou la prévalence économique.
Ce que nous enseigne le passé est que le futur ne s’apprend pas, si ce n’est en tant qu’il est imprévisible.

 

 

Remerciements
Mairie de Gordes
Parc naturel régional du Luberon
Éric Garnier

 

GALERIE
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